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> Biographie de l'auteur(e)

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Julie Crenn est docteure en histoire de l’art, critique d’art (AICA) et commissaire d’exposition indépendante. En 2005, elle a obtenu un Master recherche en histoire et critique des arts à l’université Rennes 2, dont le mémoire portait sur l’art de Frida Kahlo. Dans la continuité de ses recherches sur les pratiques féministes et postcoloniales, elle reçoit le titre de docteure en Arts (histoire et théorie) à l’Université Michel de Montaigne, Bordeaux III. Sa thèse est une réflexion sur les pratiques textiles contemporaines (de 1970 à nos jours). Des pratiques artistiques mettant en avant les thématiques de la mémoire, l’histoire, le genre et les identités (culturelles et sexuelles).

Critique d’art, elle collabore régulièrement avec les revues Artpress, Africultures, Laura, Branded, Ligeia, N. Paradoxa ou encore Inter-Art-Actuel. Commissaire d’exposition indépendante elle a réalisé plusieurs projets : La Graineterie (Houilles), MAC VAL, Musée d’art contemporain de Rochechouart, Musée des Beaux-arts de Dole, FRAC Réunion, Musée Thomas Henry à Cherbourg, ICAIO (Mauritius), Galerie Lot10 (Brussels), Artothèque de Caen, Maison des arts de Malakoff, Transpalette (Bourges), Le Cube – Independant art room (Rabat), Le Parvis (Tarbes), Galerie Polaris (Paris), FRAC Aquitaine, MIAM (Sète), CAC La Traverse (Alfortville), Espace de l’Art Concret (Mouans Sartoux), FRAC Franche Comté (Besançon), Galerie Odile Ouizeman (Paris), Galerie Claire Gastaud (Clermont Ferrand), Faux Mouvement – Centre d’art contemporain de Metz. En 2018, Julie Crenn fut la directrice artistique de la résidence Les Ateliers des Arques dans le Lot.

Depuis 2018, Julie Crenn est commissaire associée à la programmation du Transpalette – Centre d’art contemporain de Bourges.
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Badr El Hammami


HORS CHAMPS

JULIE CRENN

CRITIQUE D'ART
publié le 25 nov. 2019


« Ce qui est accompli en exil est sans cesse amoindri par le sentiment d’avoir perdu quelque chose, laissé derrière pour toujours. »

Edward W. Said. Réflexions sur l’exil (2000)


Partir. Quitter sa maison, ses proches, sa culture. Traverser la mer, traverser les frontières. Exister en tant qu’étranger dans un ailleurs plus ou moins choisi. Ne pas rompre le contact. Nourrir une mémoire. Nostalgie. Rêver d’un retour. Les départs font partie intégrante de l’histoire humaine. Ils impliquent des sacrifices, de l’espoir, une économie, des sentiments complexes du fait d’une situation d’entre-deux. C’est dans cet espace difficilement déterminable et identifiable que Badr El Hammani déploie sa réflexion plastique, critique et conceptuelle. Une partie de sa famille issue du Rif quitte le Maroc pour s’installer en France entre les années 1960 et 1970. L’artiste s’intéresse spécifiquement aux moyens de communication entre celles et ceux qui sont partis et celles et ceux restés au Maroc. L’analphabétisme étant important, les messages voyagent dans un premier temps de bouches à oreilles. En 1961, Phillips commercialise un lecteur radiocassette. Ce dernier va devenir un outil primordial pour enregistrer des conversations d’une famille vers une autre. Les cassettes audio traversent les frontières, les conversations se construisent dans le temps de ces allers-retours postaux. Dans les boîtiers sont glissés des photographies et d’autres petits documents qui vont se faire au fil du temps les archives d’une diaspora.

Badr El Hammami récolte les cassettes audio des membres de sa propre famille. À travers les conversations intimes se dessine une histoire collective, celles des migrant.e.s d’une même période. Son père et sa mère parlent du quotidien en France et dans la Riff, de la séparation, des évènements, des premières manifestations ouvrières, des centres, des foyers Sonacotra, des injustices. À partir de ces archives, l’artiste construit depuis 2010 le projet intitulé Thabrate qui, en berbère, signifie littéralement « la lettre ». Ainsi, il réunit les cassettes audio, les photographies, les journaux ou encore les objets du quotidien. Quelques années plus tard, avec son amie Fadma, Badr El Hammami reproduit une correspondance magnétique. Ensemble, il.elle.s échangent cinq cassettes audio. Au même moment, l’artiste débute une collection de cartes postales, autre outil de communication économique. Depuis le XIXème siècle, la carte postale est un vecteur de fantasme et de propagande (militaire, coloniale, conservatrice, etc.). L’artiste découvre que l’une des premières cartes postales dotée d’une photographie est imprimée en 1906. L’image présente la ville de Strasbourg en feu. Les personnes subsahariennes envoyées en Europe sont les harraga, « ceux qui brûlent ». Une fois arrivé.e.s, il.elle.s brûlent leurs passeports, les bouts de leurs doigts pour abîmer les empreintes digitales. Par la brûlure, il.elle.s dérangent le système. Les cartes postales brûlées de Badr El Hammami convoquent un ensemble d’histoires et de temporalités croisées. À l’aide d’un briquet et de peinture, l’artiste représente des incendies à la surface des images idylliques. Les images augmentées font référence à des guerres passées et actuelles, mais aussi à une présence étrange. Alors que des touristes se prélassent au soleil sur leurs chaises longues, l’hôtel au second plan est en flammes. Impossible de ne pas penser au cynisme actuel quant à l’arrivée quotidienne de réfugié.e.s en France, en Espagne, en Italie et d’autres pays européens. Les cartes postales renvoient à ces présences étranges que la société ne souhaite pas voir en face. La brûlure est la métaphore de l’étranger. « L’Autre ce peut être l’Arabe, le Noir mais aussi bien l’Homosexuel, le Chômeur, toutes celles et tous ceux qui ne sont pas inscrits dans les cadres de l’habilitation des identifiés et qui se voient aussi expulsés dans le Hors-Champ. Sortir des cadres, c’est être défait comme sujet recevable, c’est devenir quelqu’un d’inadmissible, dont la voix est en cours d’effacement, soupçonnée d’être une voix de faussaire. L’étranger est alors un tout-le-monde qui a cessé de l’être faute d’être conforme aux normes de la nation. »1

En 2017, Badr El Hammami réalise une œuvre intitulée Jeu d’échecs. Il s’agit d’une sculpture représentant un plateau de jeu d’échecs mesurant plus de quatre mètres de long. Le plateau est coupé par une paroi blanche qui empêche les pions noirs et les pions blancs de se rencontrer. À première vue, le jeu est littéralement mis en échec. L’œuvre convoque plusieurs notions : les territoires, la frontière, le mur, la séparation, le poids, la distance et la communication entravée. Pourtant, il nous faut pratiquer ce jeu d’échecs pour inventer des stratégies de contournement d’une situation apparemment contrariée et difficile. Il s’agit alors de créativité et de désobéissance pour contrer l’impossible. Dans cet espace de l’entre-deux, de part et d’autre de la frontière, Badr El Hammami nous invite à la rencontre, à la négociation, à la résistance, à la circulation des paroles, des corps, des histoires et des mémoires. Par ses œuvres, les récits individuels rencontrent une histoire collective de migrations plurielles dont la mémoire est abîmée, fragmentée, silencieuse. L’artiste remédie ainsi à l’effacement inéluctable de ces récits invisibilisés.


1 LE BLANC, Guillaume. Dedans, dehors : la condition d’étranger. Paris : Seuil, 2010, p.12-13.




> Consulter le dossier de Badr El Hammami sur Documents d'artistes Provence-Alpes-Côte-d'Azur