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Margaux Bonopera est née en 1992. Diplômée de l'École du Louvre et du Royal College of Art en curating. Elle a travaillé dans diverses structures culturelles, de la Fondation Cartier en passant par le centre d'art SaSa Bassac, au Cambodge. Désormais, elle travaille à la Fondation Vincent Van Gogh Arles. En parallèle, elle poursuit une activité de
commissaire indépendante notamment grâce à une résidence d'artistes créée dans sa maison; L'opéra. Ses recherches portent sur les formes de résistance en œuvre dans l'art contemporain à travers principalement la magie et plus précisément l'hantologie.
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The George Tremblay Show


MARGAUX BONOPERA

COMMISSAIRE D'EXPOSITION
publié le 14 mai. 2019


The George Tremblay Show… La tentation nous frôle de répéter doucement toutes les consonnes de ce nom pour tenter de récupérer quelques indices nous permettant de savoir qui se cache derrière. Le mystère ne résiste pas longtemps, Isabelle Fourcade et Serge Provost sont là. Tour à tour acteurs, spectateurs, plongeurs, danseurs, présentateurs, mari et femme, artistes et penseurs. The George Tremblay Show est indéfinissable, il n’a de définition que lui-même.

Les deux artistes se revendiquent comme des « héritiers lointains » du dadaïsme et de Fluxus. Ces deux mouvements d’Avant-garde du XXème siècle utilisaient la performance (ou action|évènement pour Fluxus) comme un moyen de s’incarner dans le présent et réfuter toute forme passéiste, se plaçant du côté du réel, de l’amusement et de la critique. La performance reste encore aujourd’hui un moyen ultra-puissant de mettre à mal les règles établies tout en redéfinissant les conditions d’apparition de l’art. Elle n’est cependant pas la seule référence formelle du The George Tremblay Show : le 7ème art, et particulièrement le cinéma muet et musical de Charlie Chaplin ou de Buster Keaton, est également l’une des grandes influences du duo. En faisant se rencontrer le cinéma, la politique ou encore la danse, ils produisent des situations originales qui, en réexplorant notre réalité commune, la redéfinit, révélant ses mécanismes aussi bien que ses limites. En 2015, dans un ensemble nommé Showtime (qui apparait comme un écho lointain au Playtime de Jacques Tati1), les actions y sont autant des scènes de cinéma que des hommages à celui-ci.
Isabelle et Serge jouent aux acteurs dans des décors dont la composition finale repose sur la capacité d’imagination du spectateur. Ils jouissent des images et des formes développées par la culture populaire des cabarets en passant par les séries B, en admirant ce que les arts dits populaires ont mis à leurs dispositions. Tous ces objets que la bourgeoisie collectionne quand les classes populaires les utilisent. Depuis plusieurs siècles, l’Histoire de l’art tente de faire cette distinction désagréable entre les arts majeurs et les arts mineurs, entre les professionnels et les amateurs éclairés, entre ce qui serait de l’art et ce qui ne le serait pas. Il y aurait des choses dignes d’attention et d’autres à cacher. Dans The George Tremblay Show, il n’y a pas d’amateurs ridicules ou de références honteuses, il n’y a pas de savoir plus important qu’un autre. Au contraire, on y retrouve des formes de connaissances diverses aux origines variées qui en se mélangeant laissent inévitablement apparaître ce que l’on appelle plus communément la poésie.

Il n’y a pas de dialogues au The George Tremblay Show, nous ne sommes pas au théâtre. Et même si la tentation est grande d’y déceler quelques aspects, les deux artistes s’en éloignent. Le texte, lorsqu’il est présent, provient de discours politiques (comme ceux d’André Malraux) ou autres citations, et se retrouvent enserrés dans les pensées et les jeux d’esprit d’Isabelle et Serge. Les mots apparaissent alors aussi malléables que de l’argile et servent avec entrain les péripéties des artistes.
Isabelle et Serge créent leurs œuvres grâce à un savant jeu de citations et de critiques. Se situant toujours au-delà du postmodernisme, l’autodérision écrase le cynisme au profit d’un discours qui se veut également politique, ayant souvent comme sujet d’étude souvent le monde de l’art et ses rouages. Qu’ils réinterprètent une peinture d’Yves Caro en la transformant en performance dans —Pas de progrès sans pratique— présentée à Lyon en 2017 ou qu’ils se fassent passer pour des artistes « marchands de tapis » lors d’un vernissage au CAPC en 2010, en distribuant allégrement des cartes de visite comme les politiciens des poignées de mains, les « dupes » ne sont plus du côté du public mais bien de l’institution. Mais le jeu se fait sans violence, Isabelle et Serge créent des personnages grimés et bienveillants dont les costumes (de bal, de bains, de nuits) et les objets accessoires (chaussures, cibles, perruques et outils) sont autant d’éléments leur permettant de créer l’illusion émanant la plupart du temps d’une relecture de leurs réalités. Leurs habitudes de couple (un baiser dans la performance -Tout est mélancolie - Au dehors comme au-dedans - Bordeaux, 2018), les amitiés (l’hommage rendu à l’artiste Sabine Anne Deshais lors de la performance —VMAPV, Nègrepelisse, 2016) et les souvenirs (-L’art contemporain est vieux, rendons lui hommage-, Cerbère 2016) sont les possibles points de départ d’une histoire dont les symboles et les mécanismes apparaissent comme la trame d’une hypothétique séance de psychanalyse. La névrose devient ici le mouvement tautologique d’obsessions joyeuses et salvatrices. Les rapports que tissent The George Tremblay Show avec son public sont émotionnels. Les deux artistes s’immiscent dans les espaces communs pour venir nous chatouiller les pieds.
Les titres du The George Tremblay Show sont des indices apportés quant à la forme et au contenu de leurs travaux. La performance -Pas de progrès sans pratique- apparait comme un slogan d’une révolution joviale. Le progrès, monstre dévorant de la modernité s’évapore au profit de la pratique, prétexte au divertissement qui comme l’a souligné Arnaud Labelle Rojoux, revêt une dimension profondément méliorative à travers la démarche des deux artistes. Ici la performance devient un lieu d’échanges, l’amusement un « liant ». Et si un soupçon de mélancolie se fait ressentir, il souligne l’importance de ses actions dont la force réside dans leur délicate subtilité à venir se heurter contre nous.

Il y aurait quelque chose de désespéré et donc de follement « merveilleux »2 dans la pratique du The George Tremblay Show, une conscience hautement singulière de l’épuisement de notre imaginaire collectif et de cette nécessité vitale d’imaginer des scènes de vies comme matière à partager. Car eux-mêmes le disent, à la fin, il ne restera qu’une seule performance. La vie, semblent-ils chuchoter. Il y a quelque chose qui résiste plus fort, quelque chose qui fait plisser les fronts des adultes et crier les gamins, quelque chose qui reste le luxe de l’enfance et le privilège de cette génération ayant directement réceptionné la pensée subversive et situationniste du mouvement de Mai 68. L’imagination.


Notes :

1
Playtime de Jacques Tati, réalisé en 1967

2 Ce qui s’éloigne du court naturel des choses. Ce qui est miraculeux et surnaturel. Dictionnaire Larousse