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Flora Katz est critique d'art, commissaire d'exposition et doctorante associée à l’institut ACTE (CNRS / Université Paris I). Elle développe le projet de l'Université Libre à DOC, et enseigne la critique d'art à Paris. Elle a écrit notamment sur Eva Barto, Korakrit Arunanondchai, Pierre Huyghe, Rochelle Goldberg, Jessica Warboys (avec Tristan Garcia), et collaboré avec la galerie Miguel Abreu (New York), Fondation Lafayette Anticipations, Fondation d’entreprise Ricard, Ecole des Beaux-Arts de Paris et Bétonsalon - centre d'art et de recherche. Sa thèse porte sur Pierre Huyghe et les philosophies contemporaines.

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Laurent Duthion


FLORA KATZ

CRITIQUE D'ART ET COMMISSAIRE D'EXPOSITION
publié le 25 jan. 2018


Laurent Duthion est artiste, et chercheur. Depuis 1999, il explore les limites des sciences. Force perpétuelle, mutation génétique, passage d’une dimension à une autre, ses œuvres travaillent des formes qui réfléchissent les inconnues de notre monde, et spécule sur ses possibles.

Balle d’ovipare (1999) est sa première pièce : un liquide est injecté à l’intérieur d’un œuf, de l’élastomère de silicone. Après avoir défait sa coquille, une balle bleue rebondissante se découvre. En la lançant, ses rebonds tracent un chemin tout à fait particulier. Situé à mi-chemin entre la balle de rugby et la sphère, sa forme ovale permet qu’elle se relance dans un mouvement qui pourrait avoisiner celui de la force perpétuelle. Quelques années plus tard, c’est un pavage en adhésif rétro-réfléchissant qui donne une impression de mouvement perpétuel (Quasitiling, 2011). En foulant l’image de nos pieds, des effets hypnotiques nous font danser entre la seconde et la cinquième dimension.

Les œuvres de Duthion ne tendent pas à illustrer les recherches scientifiques, mais plutôt à prolonger ses processus et éprouver ainsi ce à quoi nous nous confrontons lorsque nous explorons les limites de la connaissance, et de nos expériences. Un doute sur la réalité, l’expansion de nos possibles, une impression de vitalité, une curiosité.

Éveiller la curiosité par le partage d’un champ d’expérience facilement accessible est fondamental dans sa pratique. Une atmosphère ludique se dégage par exemple des dégustations qu’il organise dans différentes institutions d’art contemporain. Qualifiées de situations culinaires, couleurs, odeurs et formes sont travaillées pour donner à voir, à sentir, à goûter ce qui semblait au départ de l’ordre de l’impalpable. La plus récente en 2017, intitulée Approximation sagittaire, reprend une « odeur spatiale » détectée à 400 années-lumière de la terre, dont une composante se trouve aussi tout près de nous, dans la framboise et le rhum. En collaboration avec l’IUT de Chimie de Rennes, des ravioles roses ont été développées avec cette molécule commune et mangées lors d’une soirée. Un voyage dans l’espace, par le goût.

« Les odeurs échappent aux lois » dit Laurent Duthion dans un entretien avec François Quintin. Parce qu’il est le sens le plus fugitif, l’odeur est un motif qui traverse toute son œuvre. C’est ce qui le frappa le plus lors d’un voyage en Antarctique en 2007. Sur une terre presque vierge de plantes, maculée de blanc, l’intensité odorante de la fiente des manchots a captivé Laurent Duthion. Il l’a recueillie en cherchant à capturer ses variations, et ce pour constituer une image olfactive de la station scientifique où il a séjourné, Dumont d’Urville. La forme d’une odeur, c’est aussi le titre d’une pièce datant de 2013. Un microtube de 2ml contenant du géraniol est donné aux visiteurs de l’exposition. Avec son parfum de rose utilisé dans les cosmétiques, le géraniol a aussi selon Duthion des propriétés « éveillantes ». Ce serait comme un petit outil poétique pour accompagner le visiteur dans son expérience artistique.

De l’odeur au son, c’est la circulation qui s’opère dans 1er Transcepteur (2011), un masque olfactif et musical dont l’artiste a réalisé plusieurs variantes. Sa couleur un peu cuivrée et ses formes rondes rappellent les masques de la commedia dell’arte. Conçu pour être porté par des musiciens, c’est sur son nez que le joueur de flûte fait bouger ses doigts pour créer des sons aux accents irlandais. Les yeux obstrués, Duthion souhaite renforcer l’attention sur la circulation du souffle presque en vase clos. Quelques mois plus tard, Duthion conçoit cette fois-ci un masque totalement clos sur lui-même (1er Solipse, 2013). A la place d’une flûte, le nez prend la forme de l’icosaèdre. Ce solide à vingt faces rappelait à l’artiste à la fois le polyèdre platonicien, forme première, et celle de nombreux virus. Une œuvre à double tranchant qui ouvre à l’infini des formes tout en nous enfermant en nous-même, dans une expérience solipsiste.

De la seconde à la troisième dimension, c’est l’étonnant passage que matérialise Duthion avec Transsubstantiation etc.. C’est un livre écrit par l’artiste, qui transpose l’histoire du nouveau testament dans un univers science-fictionnel. Il n’est pas étonnant que la science-fiction, et plus précisément ce qui est appelé la hard SF, soit une référence importante chez Duthion. En effet, de nombreux scientifiques écrivent des histoires de hard SF qui spéculent à partir de leurs propres travaux. Les écrivains Greg Egan, Liu Cixin, font partie intégrante de son univers, et le passionne tout autant que l’histoire de l’art et l’art contemporain. S’il est rare pour un artiste d’écrire un livre, on en comprend ici mieux les raisons. Or la forme du livre est aussi très étonnante : sa forme rectangulaire a des angles inclinés vers une perspective issue de la seconde dimension. Ainsi, le livre prend la forme de deux lignes se dirigeant vers un point de fuite, et le texte à l’intérieur en fait autant. Le plus surprenant est sans doute la vitesse à laquelle notre cerveau s’acclimate à cette inclinaison, et l’oublie pour se plonger dans le contenu, tout comme sans doute nous passons constamment d’une dimension à une autre sans nous en rendre tout à faire compte. L’inclinaison est d’ailleurs un autre motif récurrent chez Duthion, de la caisse de transport (Protection, 2014) à Parpaing-fils (2017), nos matériaux habituels s’inclinent, et font basculer la réalité.

Le passage d’une dimension à une autre est au cœur de l’approche de la physique quantique : comment une chose peut-elle être dans deux états différents, et en même temps ? Sujet de nombreux débats actuels, la physique quantique est un vaste espace de spéculation où la contingence, c’est à dire ce qui arrive sans lois, est partie prenante. Suivant ces recherches de très près, Duthion travaille diverses formes : il a par exemple organisé une performance intitulée Je suis quantique par nature (2017). Des slogans inscrits à la feuille d’or surprennent avec une pointe d’humour : « I’m here and there ». « Un ensemble séparé est complet, complètement ensemble ».

Requalifier l’espace de l’art contemporain, lui apporter de la contingence, du doute, de la curiosité par des formes simples et ouvertes, cet esprit a peut-être été le plus fortement incarné dans l’exposition personnelle que Duthion a conçu pour le centre d’art La Criée en 2008. Présence Vulturine est un animal qui se déplace dans l’espace. Cette pintade d’Ethiopie aux plumes teintées de bleu cobalt, de noir et de blanc, est une présence silencieuse, brute. Image de la vitalité en germe dans tout acte artistique mais aussi scientifique, il épuise les limites de l’image pour mettre l’art dans la vie. La pensée pour Duthion n’a rien d’abstrait. Qu’elle soit scientifique ou intuitive, elle est palpable, présente, vivante. Et c’est cette présence fugitive qu’il met en mouvement dans chacune de ses pièces.



> Consulter le dossier de Laurent Duthion sur Documents d'artistes Bretagne