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Fabienne Radi écrit (essais, fictions, poèmes), fait des éditions d’artiste (livres, affiches, disque) et enseigne à la Haute école d’art et de design à Genève (HEAD). Sa première formation en géologie lui a apporté l’amour des couches, sa brève incursion dans la bibliothéconomie a suscité un engouement pour les classements, ses études en art sur le tard ont transformé son regard sur les objets du quotidien. Les titres, les plis, les malentendus, les coupes de cheveux, les dentistes et Paul Newman sont des motifs récurrents dans son travail. Elle a publié Peindre des colonnes vertébrales (Sombres torrents, 2018), Holy etc. (art&fiction, 2018), C’est quelque chose (d’autre part, 2017), Cent titres sans Sans titre (boabooks, 2014), Ça prend : art contemporain, cinéma et pop (Mamco Genève, 2013).
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FABIENNE RADI

AUTEURE - GENèVE, SUISSE, 2020
publié le 28 avr. 2020

La métamorphose du gendarme

Une fable écrite à partir de trois œuvres sélectionnées par l'auteure dans le fonds de Documents d'artistes Provence-Alpes-Côte d'Azur




Il était une fois, dans une vallée de basse montagne, un gendarme qui aimait photographier les accidents. Enfant, il nageait comme un poisson dans la rivière du coin, épatait ses petits camarades sur un cheval d'arçon, gagnait tous les tournois de badminton de son école, montait les poneys du manège voisin avec l'allure d'un chef navajo.
     — Ce garçon a toutes les qualités pour se forger un avenir dans la Sécurité, déclara le père, lequel avait gravi les échelons jusqu'à brigadier-chef et rêvait d'une carrière similaire pour son fiston.
     Ni une ni deux, le jeune homme fut sommé de rejoindre l'école de gendarmerie, à peine ses tableaux de conjugaison et équations du premier degré assimilés. Il tenta d'abord d'intégrer un régiment de cavalerie, mais échoua à l'examen d'entrée pour des raisons pas très claires qui le plongèrent dans le désespoir durant des mois. L'échec était difficile à avaler : depuis tout petit il fantasmait sur les uniformes écarlates et la prestance de la Police montée du Canada. Ce qui lui plaisait, c'était la vie au grand air et la compagnie d'animaux sur lesquels on pouvait traverser de grandes plaines au galop.
     — Ici on n'a pas de Prairie, de toute façon. Tout ce que tu aurais pu faire c'est descendre les Champs Élysées au trot sur un canasson, lui dit son père pour le consoler.
     — Puisqu'on ne veut pas de moi comme gendarme à cheval, je vais essayer Police-secours, dit le fils. Ils ont des chiens et il y a de l'action. Hors de question de poireauter dans des bureaux comme ceux de la Police Judiciaire !
     — Comme tu y vas, dit le père qui, lui, avait fait toutes ses classes dans la Sécurité routière avant d'être muté dans la Brigade criminelle, passant ainsi de la surveillance de la fluidité du trafic à la lutte contre le grand banditisme, ce qui n'est pas une mince affaire.
     — Pourquoi pas la Police des Transports ? dit la mère qui écoutait leur conversation tout en remuant une polenta 2 minutes prête à partir au four accompagnée d'une épaisse couche de fromage râpé.
     — Et puis quoi encore ? dit le fils. Tu me vois surveiller des trains jusqu'à ma mort ? Non, je veux exercer un métier riche en contacts humains et en émotions, développer mon goût pour l'investigation et surtout, surtout, me retrouver au cœur de l'action.
     — Bon, bon, comme tu voudras, dirent les parents en chœur pour clore la discussion, et aussi parce qu'ils commençaient à avoir faim.

Le jeune homme réussit cette fois toutes les épreuves grâce au visionnage intensif de vidéos pédagogiques mises en ligne par une toute nouvelle école d'enseignement à distance. Il puisa aussi sur son compte épargne – ouvert puis alimenté chaque mois par sa grand-mère, de sa naissance à ses 18 ans, ce qui faisait au final une certaine somme –, ceci afin de payer un coach de parole qui lui apprit, notamment, à ne pas commencer toutes ses phrases par du coup.
     — Cette locution est devenue un véritable tic de langage dont il faut vous débarrasser, lui dit le coach d'une voix où chaque syllabe semblait posée sur un plateau d'argent. Elle est correctement utilisée pour exprimer la conséquence, comme dans la phrase Son moteur a explosé et du coup sa voiture a pris feu. Mais c'est un non-sens absolu de débuter tous vos propos par cette expression dont la propagation virale appauvrit considérablement le champ sémantique du langage oral. Et c'est sans compter sur le fait que si l'on veut, comme vous, intégrer les forces de sécurité, mieux vaut faire attention à l'usage du mot coup, ajouta le coach dans un sourire complice qui dévoila une rangée de dents magnifiques.
     — Du coup je dis quoi à la place ? demanda le jeune homme, davantage ébloui par la blancheur immaculée de cette apparition que par la démonstration la précédant.

À peine deux mois plus tard il intégrait la Brigade d'intervention d'urgence de sa région. Désormais, il portait un uniforme très près du corps et circulait avec un collègue dans une voiture sur laquelle le mot GENDARMERIE était sérigraphié plusieurs fois en blanc sur fond bleu. Grâce à un système d'aimantation très pratique, ils pouvaient fixer une balise de lumière stroboscopique sur le toit, ceci d'une seule main et quand bon leur semblait. Au début ils ne s'en privèrent pas, abusant même de ce privilège réservé aux forces de l'ordre et aux ambulances. Cela leur coûta un petit accident qui, avec le temps, se révéla une épiphanie pour le gendarme débutant. Voici comment les choses se passèrent.
     C'était une belle journée ensoleillée, le printemps était arrivé jusqu'au sommet des moyennes montagnes, et avec lui la migration des vaches d'un pré à l'autre. Les petites routes de la région étaient régulièrement obstruées par des troupeaux qui prenaient leur temps pour parcourir les quelques dizaines de mètres de route bitumée les amenant à leur prochaine pâture. Malgré le chien qui jappait autour d'elles et le garçon vacher qui agitait son bâton, les bêtes se déplaçaient avec une nonchalance que les deux gendarmes, un matin où ils étaient en tournée d'inspection, interprétèrent à tort comme une provocation à leur égard. Ils étaient jeunes et sans expérience.
     Lorsqu'une vache leva la queue droit devant eux pour se soulager – un dripping fécal qui éclaboussa leur pare-chocs avant – c'en fut trop pour le collègue du jeune gendarme. Il saisit le gyrophare, le planta sur le toit du véhicule d'un geste rageur et enclencha la sirène tout en sifflant entre ses dents : Elles vont voir ce qu'elles vont voir, ces foutues vaches ! L'effet fut immédiat. Affolées, plusieurs bêtes renversèrent les piquets de la clôture électrique installée le long de la route et bientôt tout le troupeau s'enfonça dans la brèche. Le chien et le garçon vacher tentèrent, en vain, de contenir cette débandade générale dans le champ du paysan voisin.
     La route était désormais libre mais maculée d'une couche de bouse toute fraîche. Le collègue appuya sur la pédale tout en donnant un coup de volant pour éviter une portion de bitume particulièrement souillée. Geste fatal. La voiture glissa sur la bouse et se renversa côté passager avant de finir sa course contre une grosse motte de terre. Un peu sonnés par cette cascade involontaire, les deux gendarmes s'extirpèrent l'un après l'autre de la voiture par la fenêtre du conducteur, avant de brosser leurs uniformes. Ni l'un ni l'autre n'avait la moindre égratignure. Pendant que le conducteur essayait de chiffrer les dégâts en gesticulant autour de la voiture – à vue d'œil ça s'était moins bien passé pour elle –, le jeune gendarme, lui, resta immobile, tétanisé par le spectacle qui se déroulait sous ses yeux.
     Deux génisses étaient revenues sur leurs pas et observaient, par-dessus la motte de terre, dans une de ces poses languides dont seule l'espèce bovine est capable, la balise rotative qui continuait de fonctionner ; la sirène, elle, s'était éteinte au moment de l'accident. La voiture ressemblait à un gros scarabée couché sur le côté et coiffé d'une verrue lumineuse.
     Hypnotisées, les bêtes fixaient sans bouger cette lumière bleue intermittente qui se reflétait dans leurs grands yeux bordés de cils drus et ricochait en jets pailletés sur le métal des cloches accrochées à leur cou. C'était comme un tourbillon d'enseignes lumineuses clignotant toutes en même temps dans une spirale sans fin. Un mini Las Vegas dans une portion de pâturage. Cette orgie d'effets optiques renversa le jeune gendarme.
     — Ah c'est malin, on a déjà assez de soucis comme ça, ronchonna son collègue lorsqu'il le vit étendu par terre, le visage tout blanc et les yeux révulsés, à quelques centimètres seulement du museau mousseux des génisses qui tendaient le cou vers lui, dans une scène de Nativité revisitée.

Après cet épisode, qu'il vécut à la fois comme un bizutage professionnel et une révélation métaphysique, le jeune gendarme regarda le monde avec un regard totalement neuf. Quelque chose avait bougé dans son cerveau. Il ne cessait de percevoir de la beauté plastique dans tout et n'importe quoi, au travail comme à la maison.
     Un jour qu'il s'extasiait sur la courbe des poignées du panier à lessive de sa mère, qui faisait subtilement écho aux motifs provençaux de son tablier, celle-ci leva les yeux au ciel et soupira : On a vraiment gagné le gros lot avec toi !
     Mais c'est dans son environnement professionnel que la sensibilité du gendarme fut le plus stimulée : les carambolages routiers les plus épouvantables pouvaient former des compositions splendides, les incendies les plus destructeurs produire des objets somptueux, les glissements de terrain les plus effroyables faire naître des paysages extraordinaires. Le gendarme essaya longtemps de partager son enthousiasme avec ses collègues. Sans succès. Ceux-ci restaient de marbre, ou alors tendaient leurs doigts serrés vers lui, en tapotant le pouce comme une pince, pour lui dire de la fermer.
     Déconcerté par son comportement extravagant, mais impressionné par tant d'acuité, le chef de la Brigade d'intervention eut la bonne idée de lui demander de s'occuper des prises de vue photographiques pendant leurs missions.
­     — Au moins comme ça tu feras quelque chose d'utile, plutôt que rester pâmé des heures devant des enjoliveurs tout froissés !
     Une vocation était née.

Dès lors le gendarme passa la majeure partie de son temps l'œil collé au viseur de son appareil photo. Il prenait des clichés de tout, tout le temps et partout : l'emplacement des corps dessiné à la craie sur le bitume des départementales, les panneaux de signalisation défoncés par des conducteurs ivres sur des ronds-points villageois, les vitrines de bijoutiers fracassées par des cambrioleurs au coin des rues, les traces de pas louches dans les bois, les objets suspects trouvés à proximité de granges brûlées. Partout on le voyait arriver avec son trépied sur l'épaule et sa sacoche d'objectifs sous le bras.
     Un matin, il fut appelé en urgence pour aller prendre des photos d'un grave accident de la circulation qui impliquait un poids lourd et une camionnette sur une bretelle d'autoroute.
     — Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda le gendarme aux sapeurs-pompiers déjà présents.
     — C'est le chauffeur de la camionnette, répondit l'un d'eux, il a eu un problème au moment de s'engager, son moteur a explosé et du coup sa voiture a pris feu.
     — Ahaa, mais voilà une formule parfaitement placée pour exprimer la conséquence ! répondit le gendarme en dépliant son trépied sans faire attention au regard éberlué du sapeur-pompier. Un bref instant il songea avec mélancolie au sourire immaculé et à la diction élégante de son ancien coach. Puis il reprit ses esprits et enfila une pellicule 200 ASA dans le boîtier de son appareil.
     Une fois son travail terminé, le gendarme remarqua sur le bas-côté, caché derrière une touffe d'orties, une chose rouge toute tordue. Il s'approcha et dut se concentrer un petit moment pour reconnaître trois cônes de signalisation carbonisés. La chaleur avait fondu le tout en une forme oblongue pleine de pics et de fils hérissés sur les côtés. C'était beau comme une écrevisse fraîchement sortie de son ruisseau. Tout excité, le gendarme prit des clichés sous toutes les coutures puis demanda à son chef s'il pouvait emporter l'objet chez lui. Si tu veux, mais attends tout de même que l'enquête soit terminée, dit le chef en soupirant. Malgré son ouverture d'esprit, il avait parfois du mal avec les requêtes fantaisistes de son subordonné.

C'est dans le domaine de la circulation que les talents du gendarme pouvaient le mieux s'exprimer. La beauté géométrique des carrefours, les couleurs éclatantes des carrosseries, les reflets des bris de verre, ou encore les perspectives spectaculaires du réseau routier, lui donnaient maintes occasions de faire des images puissantes et originales. Il s'enthousiasmait en particulier pour l'esthétique des longs rubans de bitume. Couché par terre, il multipliait les prises de vue en contre-plongée, testant des angles de vue inédits qui exigeaient de son corps des postures acrobatiques, ce qui provoquait des moues dubitatives et des froncements de sourcils agacés chez ses collègues. Très vite un détail le contraria : le bitume était constellé de petites taches claires. En les observant de plus près, il comprit qu'il s'agissait de chewing-gums jetés sur la chaussée par des automobilistes insouciants.
     — Quel fléau, cette gomme arabique ! dit le gendarme à son supérieur en train de manier son mètre ruban pour mesurer la distance entre deux véhicules renversés sur le toit.
     Le problème fut résolu grâce à une astuce soufflée par sa mère : en frottant le chewing-gum assez longtemps avec un glaçon, on pouvait facilement le décoller. Il suffisait d'un peu de patience et de méticulosité pour que la chaussée retrouve toute sa beauté.

Bientôt on le vit arriver sur les lieux d'accidents chargé comme un mulet. Outre son matériel photographique déjà imposant, il trimballait partout une glacière ainsi qu'une grosse branche d'arbre, avant de suivre scrupuleusement le même protocole : chaque chewing-gum qui apparaissait au premier plan de son viseur était décollé du bitume avec un petit cube de glace, avant d'être soigneusement nettoyé à l'eau tiède, puis recollé tout propre sur ladite branche. Ça faisait comme un lichen multicolore qui croissait au fur et à mesure des missions du gendarme. Dans un premier temps il avait voulu jeter ces petits bouts de gomme mâchée par des inconnus, avant de se rendre compte qu'ils possédaient, eux aussi, des qualités plastiques tout à fait intéressantes. Une fois entièrement recouverte, chaque branche était plantée dans le jardin des parents du gendarme. Au fil des mois, une rangée d'arbres à chewing-gums se forma le long du potager. Il y avait eu beaucoup d'accidents cette année-là.
     — J'ai bientôt plus de place pour étendre ma lessive ! se plaignait la mère, peu convaincue par cette nouvelle décoration mais acceptant néanmoins chaque nouvelle lubie de son fils avec philosophie.
     — Ça semble très bien marcher comme épouvantail, disait le père, plus pragmatique, en arrosant son carré de laitues.
     — Ce ne sont que les prémices d'une forêt enchantée ! s'exaltait le fils avec des yeux illuminés.

Les années passèrent, les clichés s'empilèrent, les collègues s'habituèrent, les galons s'accumulèrent. Et un jour, fatalement, les vieux parents trépassèrent.
     Le gendarme garda leur maison et reçut peu de temps après une retraite bien méritée. Pour son pot de départ, son chef lui offrit la sculpture écrevisse qu'il n'avait jamais réclamée. Il la rangea sur sa cheminée, à côté d'une figurine en plastique de policier canadien. Les deux rouges s'harmonisaient parfaitement. Quelque temps plus tard, par un heureux hasard, il retrouva son ancien coach de parole grâce à une application de rencontres pour seniors. Ils se pacsèrent, compilèrent toutes les archives photographiques du gendarme, éditèrent une série de livres qui rencontrèrent un grand succès et leur rapportèrent beaucoup d'argent, enfin vécurent heureux longtemps et sans enfants.

Moralité : Un gendarme couché vaut mieux que trois cônes de signalisation calcinés.



Une fable écrite à partir de trois œuvres sélectionnées par l'auteure dans le fonds de Documents d'artistes Provence-Alpes-Côte d'Azur :

Stéphane Bérard, Dream Machine [actualisation].
[Mobilier fantaisie] Chaises, véhicule, avertisseur lumineux stroboscopique, gyrophare.
Lampe d'ambiance à l'orientation et aux oscillations indexées sur les ondes cérébrales à des fins de relaxation.
Vue d'exposition, Give Violence A Chance, galerie Eva Meyer, Paris, 2017

Anita Molinero, Râlisaam, 2007, trois plots de chantier infia
Photo : © Courtesy Galerie Alain Gutharc

Jérémy Laffon, L'Arbre à chewing-gums, 2016, arbre, chewing-gums
Photo : © Aurélien Mole

Note de l'auteure :
Certains éléments de cette fable sont très librement inspirés de la vie d'Arnold Odermatt. Cet agent de police a documenté avec son appareil photo, pendant plus de quarante ans, les accidents de circulation et le quotidien de la Police du canton de Nidwald en Suisse centrale. Découvertes dans le grenier par son fils au début des années 1990, les photographies d'Arnold Odermatt ont attiré l'attention du curateur bernois Harald Szeemann, qui les a présentées à la 49e Biennale de Venise en 2001.



Deux autres fables de la même auteure sont à venir, chacune consacrée à des œuvres sélectionnées dans les fonds de Documents d'artistes Auvergne-Rhône-Alpes et Nouvelle-Aquitaine. La première histoire, "La grande femme laide et le bûcheron chevelu", est consacrée à des artistes du fonds Documents d'artistes Bretagne.

Réalisé en partenariat avec les éditions Sombres torrents, l'ensemble de ces textes sera publié dans un livre à paraître dans le courant de l'été 2020.